| Mauvaise fièvre – Elisa Pône – Centre d’Art Bastille. Grenoble.
Texte de Léo Guy-Denarcy
Entre excitation, explosion et exhibition quelques lettres changent qui donnent corps au spectacle. L’exposition « Mauvaise fièvre », en connaissance de cause, suggère une rencontre préliminaire à toute manœuvre guerrière entre une bande de malfrats, un groupe de squelettes et un bon nombre de détonateurs.
Point de fuite et correspondances viciées. Les œuvres d’Elisa Pône réunies pour l’exposition sont l’occasion de confronter les trois dernières années de son travail. Usant d’un langage habituellement propre au cinéma, la salle obscure se fait ici interstice. Une distance perceptible, non sur la pratique du septième art, dont l’artiste reprend certaines techniques, mais plutôt à partir d’une forme narrative dont elle se sépare et qui compose, notamment, le triptyque vidéo intitulé À la fuite.
Le titre de l’œuvre est souvent mystérieux et se fait parfois injonction : Fermer les yeux, sauver sa peau1. Cela prend parfois aussi la forme d’une référence cryptée telle La Passion des fils, lors de la reprise d’un moment partagé entre le cinéaste Pier Paolo Pasolini et le scénariste Sergio Citti2. La manœuvre est toujours dans la chair : « Il n’y a pas de langage sans corps. » Jeu de main, chemins introuvables, suite de gestes, lenteur d’une cigarette se consumant par une vitre entrouverte ou encore le souffle d’une explosion sourde : tout cela est ici le sujet d’une poésie qui se cache et dans laquelle les mouvements s’inscrivent avec lenteur.
La série de diptyques exposée dans la première salle du Centre d’Art Bastille, Indeterminate activity & resultant masses reflète la pensée mortifère de quelques spectateurs devant un spectacle pyrotechnique. Ils rêvent de voir l’incandescence se faire feu. Le lent passage de la détonation artificielle à la déflagration. D’un corps à un autre, les fantasmes se propagent. Il n’est pas question ici d’une superficialité de la destruction ou d’un côté tapageur de l’image devenant à son tour collatérale. À l’apparence cauchemardesque d’une image, répond l’aspect vif d’une explosion sous sa forme graphique. Le collage, à son tour, traduit de la disparité de la matière face à l’éclatement. Puis le bruit s’insinue.
« Il n’y a pas de langage sans corps. » Il faut changer sa perception et le son devient évanescent. Les cendres se dispersent dans A cigarette with god, la distance égare le bruit, les paroles d’une chanson sont retranscrites (Et la nuit cette fois finirait) puis le feu d’artifice - affaibli de son sonore attribut - est figuré sur une imagerie pyrotechnique. Injonction : « Fermez les yeux, sauver sa peau. » Demander - ou proposer - ironiquement au spectateur de fermer les yeux dans une série intitulée À la fuite - en marge du danger qui a trait à la sécurité routière dans la vidéo en question - c’est revenir à ce qui est ineffable dans l’image et à ce qui s’y dessine sur les bas côté de la route. Une sortie en forêt, ici parfaitement magnifiée jusque dans son désœuvrement, pue l’ennui. Deux jeunes gens bien décidés à ruiner un scooter s’échappent un instant. Le ton de l’image est chaud, ocre, et contribue à un parfum d’éden, hors du monde. Le bruit cinglant et mécanique vient perturber cet équilibre monté de toute pièce.
Une variation temporelle s’impose au spectateur avec la performance Les suivants et les mal morts, réalisée le soir du vernissage. La rencontre proposée entre les danses Apaches des années 1920 et l’iconographie des danses Macabres prend le tour d’un anachronisme ou d’un contre-temps. Les décalages révélés insistent sur les oppositions de classes sociales et d’histoires culturelles. Les voyous campent dans les années 1920, là où tous sont égaux devant les jeux morbides représentant les danses macabres. Transgression des frontières de genre, transgression des classes, ces danses se rejoignent ici dans un travail anhistorique mêlant désir, rage et domination entre les vivants et les morts.
Les contretemps se répètent. Le dispositif pyrotechnique installé à l’extérieur du Centre d’art réalisé pour l’exposition en collaboration avec Stéphane Thidet nous renvoie au moment d’après en laissant voir les brulures imprimées sur le papier. L’œuvre emprunte sa forme aux roues maltaises des artificiers. Activée le soir du vernissage pour une déflagration seulement, elle produit une œuvre générée automatiquement. Moment imprécis et incontrôlable, ce dernier à lieu lorsque fonction et chronologie s’entremêlent et les artistes inventent ainsi une « machine à dessiner » romantique.
Il fallait pour accueillir la sarabande de danse et de feu, un emblème de cette désorientation. La Rose des vents dans le plancher du deuxième étage se délite en se recomposant suivant une révision des objectifs. Elisa Pône travestit les orientations et les rôles comme elle utilise le temps. Elle reconstruit – au sens propre - les chemins et les personnages pour un moment seulement. En donnant à ce parquet le statut de « périmètre », elle lui confère le statut de lieu particulier, tel un îlot singulier reconstruit et régi par des lois propres. La Rose des vents désigne aussi le lieu de ce relais, un espace vide qui emmure le musée de cette action passée.
De cette historicité surgit une stratégie de l’auteure qui se ferait allégorie. Les collages du temporel et des « genres » résonnent entre les murs du Centre d’Art. Les œuvres se hiérarchisent et se commentent l’une l’autre dans leur construction intrinsèque. L’image est découpée. Le temps également. Les danses macabres et le memento mori rejoignent le surin des marlous dans une étude croisant les icônes. Mais l’appropriation d’une sous-culture et de ses codes ne se fait pas aussi simplement. Le relais se passe entre jeux de corps et de composition : putes et maquereaux sursignifient et dépassent nécessairement du carré qui leur est réservé. L’image adhère à autre chose cette fois. L’identité « lumpen3 » de la danse Apache et ses frontières poreuses avec les marchands de corps éclairent d’un jour nouveau la mise en scène. Le résultat se fait imprévisible, fragmentaire mais aussi codifié, comme tout rituel.
1 - Titre de la première exposition d’Elisa Pône à la galerie Michel Rein en 2008 c’est également le sous-titre du second volet du triptyque vidéo À la fuite.
2 - La Passion des fils n’est pas présentée pas dans l’exposition « Mauvaise fièvre » mais occupait une place centrale lors de l’exposition à la galerie Michel Rein.
3 - L’identité « lumpen » se construit par opposition à l’identité dominante à la manière d’un « refuge » de classe (cf. Dick Hebdige, Sous-culture, le sens du style, Paris, Zones, 2008). Sur ce modèle, les danses Apaches se définissent dans l’ensemble du style Apaches avec ses accessoires, ses attitudes et ses membres issus du sous-prolétariat (lumpenprolétariat). |